Dans ma ville, il y a des travaux depuis la fin de l’été dernier. De monstrueux travaux. C’était déjà le bordel pour circuler et se garer avant … là je n’ai plus d’adjectifs pouvant correctement qualifier la situation.

 

Tous les jours ou presque, pendant un moment, ils nous chamboulaient les voies. On est passé de quatre voies à deux (parfois une …) et puis nous revoici sur trois puis à nouveau sur une ….

Tous les soirs, tu rentrais du boulot en te demandant comment tu allais encore pouvoir te faufiler.

 

Nous avons un carrefour qui est devenu super dangereux, comme si la route ne l’était pas assez. Ils nous ont supprimé le feu. Scotché, planqué, badigeonné.

 

Alors comment t’expliquer quand tu arrives à ce carrefour ?

Tu roules tranquille et tu arrives devant un immense passage piéton, très fréquenté puisqu’il permet de passer d’une grande surface à l’autre. Déjà, le passage piéton est devenu un nouveau ko Lanta, c’est un exploit de pouvoir le traverser.

Toi, dans ta voiture, tu dois aller à droite.

Sur ta gauche, les voitures arrivent, sur quatre voies.

Les mecs ont priorité.

Et ils le savent.

 

Un peu trop même.

 

Donc, il n’y a pas de feu, tu veux aller à droite, avec des passages piétons sur 50 mètres de long et 25 de large. Et comme tu n’as pas de visibilité, tu es obligé de t’engager sur le passage piéton pour attendre que le flux de voitures se calme un peu sur ta gauche afin de pouvoir avancer (ce qui est un doux rêve, je sais).

Ce soir, je roulais tranquillement jusqu’à ce carrefour. Où je me fais tout le temps engueuler parce que je n’ose pas m’imposer (en même temps, je tiens un peu à ma vie).

Musique à fond comme toujours, pas de piéton à droite, pas de piéton à gauche, je m’arrête en mangeant le passage piéton et je regarde sur ma gauche, dans l’attente d’une petit brèche ou d’un appel de phare …

Comme je fatigue de me faire engueuler, je jette un œil dans mon rétro intérieur, histoire de m’assurer que je ne bloque pas un suicidaire. Je ne voudrais pas gâcher sa joie quand même.

Ce faisant, tournant doucement ma tête vers la droite, je vois une petite dame toute frêle, très âgée, qui traverse devant ma voiture … et là … là, il se passe un truc que je n’arrive toujours pas à m’expliquer. Ca a prit dix secondes.

 

La dame me voit. Je la vois. Elle s’arrête net. Je me souviens avoir eu le temps de penser que t’ain ! elle a de sacrés talons pour une dame de son âge … elle ouvre des yeux horrifiés, elle lève les bras au ciel, elle hurle, elle laisse tomber ses paquets au sol et elle tombe comme ça, splash ! de tout son long … là, devant ma voiture à moi-même.

 

Et moi, dernière mon volant, j’ai le temps de me demander si c’est moi qui lui fais peur comme ça, comment je peux faire peur aux gens comme ça, putain mais elle est tombée là !!!! devant ma voiture !

 

Complètement affolée, je sors de ma voiture et me précipite vers elle. Elle hurlait, allongée de tout son long sur le bitume. Je me jette à genoux, j’essaie de la calmer, je prends sa main glacée dans les miennes.

Il y avait un monsieur qui marchait derrière elle et qui s’est agenouillé à côté de moi et qui lui demandait si elle avait mal quelque part. Et elle hurlait «  ma hanche !!!! ma haaaaaannnnnche ! » et le monsieur de lui demander si elle pouvait se lever. Et elle nooooooon ma haaaaaaanche !

J’étais toute retournée. T’as pas idée de la violence de la scène. De voir cette petite dame sur le sol, hurlant sa douleur….

Et le monsieur de se tourner vers moi et de me dire comme ça, brutalement

-       Vous avez un téléphone ?

-       Euh oui

-       Eh bien appelez les pompiers au lieu de lui tenir la main !

 

L’autre moi lui aurait répondu un truc du genre « dis donc connard ! t’as pas un téléphone toi ??? tu peux pas appeler les pompiers au lieu de lui tenir l’autre main ? »

Mais cette autre moi, je ne sais pas où elle s’est planquée ce soir là, mais en tout cas pas dans mes pompes. Docilement, je me suis levée pour aller chercher mon téléphone.

En vrai, j’étais comme en état de choc. Je tremblais de la tête au pied, je n’arrivais même plus à réfléchir. Dès que je me suis levée, la vieille dame a hurlé « vous m’avez tuée !!!! vous m’avez tuée !!!!! ». Un attroupement de badaud a commencé à se faire autour de nous. Les gens appelaient déjà les pompiers, alors moi j’ai appelé Rahan.

-       Il faut que tu viennes, une dame est tombée devant moi, elle dit que je l’ai renversée c’est horrible, je ne l’ai pas touchée, il faut que tu viennes viiiiiite

Et je suis retournée vers la dame et je me suis à nouveau agenouillée à ses côtés et j’ai repris sa main glacée dans les miennes .. qui ne devaient pas être beaucoup plus chaudes maintenant.

Alors on en était où ? ah oui.

 

-       Mais non Madame, personne ne vous a tuée, vous êtes juste tombée.

-       NOOOOOOOON VOUS M’AVEZ TUEE !!!! VOUS M’AVEZ RENVERSEE !!!! VOUS M’AVEZ TAPEE !!!!! VOUS M’AVEZ TUEE !!!!

-       Mais non Madame, j’étais à l’arrêt quand vous avez traversé devant moi je ne vous ai pas touchée

-       NOOOOOON VOUS M’AVEZ TUEE !!!! ASSASSIN !!!        

 

Oh putain ça commençait à sentir le chaud là. J’ai regardé le type qui m’avait houspillée, il a secoué la tête et s’est relevé en soufflant, genre il en avait plein le dos qu’elle lui crève les tympans.

 

-       Mais non Madame, je vous assure que j’étais à l’arrêt. Vous avez eu très peur, c’est vrai, et vous avez perdu l’équilibre …

-       NOOOOOOOON VOUS M’AVEZ TUEE !!!! VOUS M’AVEZ RENVERSEE !!!! VOUS NE FAITES PAS ATTENTION !!! VOUS ROULEZ VITE (vite ???? moi ????) ET VOUS NE REGARDEZ PAS !!!!

-       Mais non Madame, je ne roulais pas, j’étais arrêtée et …

-       NOOOOON AU SECOURS !!! VOUS M’AVEZ TUEE

 

L’autre moi, celle d’avant, elle se serait relevée et elle aurait peut être hurlé à son tour un « maintenant ça suffit hein ! tu es tombée toute seule comme une grande ! regarde où est ma voiture par rapport à toi ! si je t’avais touchée et éjectée aussi loin, tu serais sérieusement abimée ma cocotte ! »

Mais l’autre moi m’avait définitivement posé un lapin ce soir là, j’étais seule avec mon seul moi et j’avais perdu tous mes moyens.

 

A ce moment là, deux gendarmes s’approchent de la scène. Ils avaient entendu les hurlements depuis l’autre côté de la rue. J’étais d’un calme olympien. Enfin de l’extérieur. A l’intérieur, c’était la guerre nucléaire. La fin du monde, le tsunami, le plus grand tremblement de terre des derniers siècles.

 

Tandis que l’un est venu vers nous, l’autre se dirigeait vers les badauds pour les faire circuler. Et là tu vois, là j’ai vue la scène. Avec les yeux des gens dans la rue. C’était comme si je m’arrachais de mon corps et que me projetais en eux. Là, j’ai vu un passage piéton, une vieille dame hurlant de douleur sur le passage piéton avec une voiture à quelques mètres et une nana complètement barrée (moi) … et toi, sérieux, tu vois ça hein ? tu penses quoi ?

 

Eh ben oui.

 

Si j’avais la faculté de m’évanouir, je crois que les pompiers se seraient aussi déplacés pour moi. Mais j’étais là dans un état tertiaire, j’avais juste envie de mourir.

Pourtant, lorsque le gendarme a commencé à nous parler, je suis certaine que je donnais l’impression d’être totalement maitresse de mes émotions.

 

-       Qu’est ce qui c’est passé Madame ?

-       ELLE M’A TUEE !!!! (index accusateur pointé droit sur moi) ELLE M’A TUEE !!!!

 

Au bout de cinquante « elle m’a tuée », le gendarme a décidé de se relever (je crois qu’il avait compris le message) et puis il m’a tirée un peu à l’écart pour me parler.

Je lui ai donc raconté que j’étais là … à l’arrêt, j’attendais que le flux de voitures se calme et puis j’ai vu la dame traverser devant moi et paf ! elle est tombée comme ça, de tout son long. Et non, je ne l’avais pas touchée, je ne comprenais pas.

 

-       D’ailleurs, un Monsieur a assisté à la scène et …. Ben il est où ?????

-       Ah vous savez, les témoins ….

 

Putain le con !!!!! mon seul et unique témoin s’était tiré !!!!

 

Je suis retournée près de la petite dame et me suis agenouillée à nouveau à ses côtés. Ca me faisait trop mal de la voir par terre, sur le béton, je l’ai recouverte de mon gilet et j’ai attendu qu’elle lève sa tête dans un hurlement pour lui glisser mon manteau sous la tête. On était en février et j’étais presque à poil dans la rue, mais je m’en cognais à un point …

 

-       JE SUIS TOUTE SEULE DANS LA VIE !!!! – Gilet sur le corps - (puis sur le ton de la confidence) je suis à 100 % moi Madame, - manteau sous la tête- je suis TOUTE SEULE DANS LA VIE !!!! Elle m’a TUEE !!!

-       Mais non madame, c’est moi qui étais dans la voiture et je ne vous ai pas touchée, vous êtes tomb…

Là elle me dévisage et le même regard horrifié qu’elle a eu quand elle est tombée ….

 

-       VOUS M’AVEZ TUEE !!!! JE suis toute seule dans la vie !!! JE SUIS A 100% VOUS M’AVEZ TUEE !!!!

 

En plus elle est toute seule dans la vie. Ca me crevait le cœur de la savoir seule dans la vie. En plus, elle avait le coude râpé, certainement à cause de sa chute. Et elle était seule dans la vie, pas de famille, rien. L’horreur.

 

PUTAIN MAIS ILS FOUTENT QUOI LES POMPIERS LA ?????

 

Je n’ai pas eu le temps de finir de me poser la question que les pompiers et le SAMU arrivaient des deux côtés des carrefours …. La cavalerie était au rendez-vous.

 

Le gendarme m’a gentiment rendu mon gilet quand ils lui ont placé une couverture sur le corps. Je te passe les détails de l’auscultation dans la rue, les hurlements de la dame, le lit roulant qui est passé trois fois sur mon manteau …. Je te fais grâce des hurlements de la dame, du calme professionnel des pompiers.

Je ne vais pas te faire grâce d’un truc qui m’a vachement choquée.

-       ELLE M’A TUEE !!! ELLE ROULAIT TROP VITE !!!!

Et une jeune femme pompière de lui répondre

-       Mais oui Madame, les gens ne font pas attention on le sait.

 

Là tu vois, j’ai trouvé ça trop injuste. Putain mais j’étais à l’arrêt ! Déjà en ville, quand ma fille est dans ma voiture, elle me demande « pourquoi tu roules comme une vieille maman ? » « parce que nous sommes en ville ma fille ». Alors rouler trop vite ?????

 

Et Rahan, mon sauveur, mon Dieu, Rahan est arrivé. Les flics aussi. Bah oui.

Le gendarme a voulu repousser Rahan mais moi je tendais un bras de naufragé vers lui en couinant « c’est mon mari, laissez-le passer s’il vous plait » Par pitié, je veux mourir là maintenant, laissez-le passer c’est mon héros et j’ai trop besoin de lui là.

 

Le patron du SAMU en personne était là et il s’approche de la petite dame.

 

-       Alors Madame, qu’est ce qui vous arrive (non pitié !!! ne lui demande pas ça !!!!)

-       ELLE M’A TUEE !!!! ELLE M’A RENVERSEE !!! MA HAAAAAANCHE !!!!  (tu vois ? je t’avais prévenu !)

-       Mais on se connaît Madame, on s’est déjà vu plusieurs fois

-       OUI !!! je suis à100% moi !!!! je suis seule au monde et j’ai mal !!!

Alors les pompiers l’ont installée à bord de leur ambulance et en fermant les portes ils se marraient « quelle phénomène celle-là ! »

 

Et moi j’avais envie de leur arracher les yeux, parce que la situation était tout sauf rigolote !

 

Les gendarmes sont partis, laissant les flics prendre ma déposition. J’ai signé plein de papiers et j’ai répété mille fois que j’étais à l’arrêt, qu’elle était tombée toute seule.

 

Un des agents regarde ma voiture et

 

-       Mais il n’y a aucune trace sur cette voiture, pas de choc

-       Ben non puisque je ne l’ai pas touchée.

Et là, Rahan mon héros, Rahan qui me tenait tendrement dans ses bras puissants, Rahan a dit …

Assieds-toi si tu ne l’es déjà, parce que ça pèse son or.

Rahan mon héros donc, du ton du connaisseur …

 

-       A cette vitesse là, on ne voit pas de marque sur la carrosserie s’il y a eu un choc.

 

Et tu vois, sa remarque, elle a eu le temps de faire son tour dans mon esprit engourdi et alors que deux secondes plus tôt j’étais au point de sombrer, une envie de meurtre sournoise m’a littéralement envahie. J’étais ressuscitée.

 

Je lui ai jeté un regard totalement perdu.

 

-       Mais enfin, je ne l’ai pas touchée, j’étais à l’arrêt ! (T’es pour l’accusation toi maintenant ????)

-       Oui mais un choc, à la vitesse où on roule à cet endroit là, ça ne laisse pas de marque sur la carrosserie.

-       Peut être mais j’étais A L’ARRET (t’es con ou tu le fais exprès là ????) je ne l’ai PAS TOUCHEE

-       Ah bon ? vous ne l’avez pas touchée ? (ça c’est le flic qui se réveille doucement)

-       Ben non, j’étais à l’arrêt

-       Ah ben alors je vous ai fait signer les mauvais papier, je croyais que vous l’aviez renversée moi …

 

PUTAIN MAIS EST CE QUELQU’UN M’ECOUTE QUAND JE PARLE ???? Et Rahan là qui fait son cake que à cette vitesse là, gna gna, un choc ne se voit pas gna gna gna JE L’AI PAS TOUCHEE !!!!!! et les autres qui DECOUVRENT que depuis le début, je HURLE mon innocence ???

 

J’ai passé une semaine horrible. A revivre la scène en boucle. A voir les flics débarquer chez moi à 6h de matin pour m’arracher au bras de Rahan, insensibles aux larmes de Timousse, et me mettre en prison pour tentative de meurtre. Ou pire, pour meurtre. A me demander si j’étais VRAIMENT à l’arrêt, si je ne m’étais pas trompée, si je n’avais pas renversé la petite dame mais que mon esprit refusait l’horreur de la réalité. A me répéter encore et encore que j’étais à l’arrêt « VOUS M’AVEZ TUEE » qu’elle était toute seule au monde « oui mais à cette vitesse là, on ne voit pas le choc sur la carrosserie » que je ne l’avais PAS RENVERSEE !

 

Et je n’ai eu aucune nouvelle. Rien. Les flics m’avaient dit qu’ils allaient à l’hôpital et me contacterait ensuite. Que par contre, pas de nouvelle, bonne nouvelle.

Et pas de nouvelle.

 

15 jours plus tard, j’ai su que des gens avaient assisté à la scène, ils en ont parlé à ma Directrice. Ils ne savaient pas qui j’étais, mais ils avaient vu une vielle dame traverser et tomber toute seule sur la route … et ils sont rentrés chez eux, parce que pour eux, il n’y avait pas de problème. Elle était tombée quoi. Et une dame qui était là dans sa voiture était venue l’aider.

 

Et Rahan, Rahan et son « un choc, à la vitesse où on roule à cet endroit là, ça ne laisse pas de marque sur la carrosserie », Rahan, je lui garde une petite vengeance au frais ….